Paru dans le N° 29 de la revue Plaisir d'écrire

Les Plaisirs et les Jours (1896)

Marcel Proust (1871-1922)

Extrait :

"Nous nous sommes aimés dans un village perdu d'Engadine au nom deux fois doux : le rêve des sonorités allemandes s'y mourait dans la volupté des syllabes italiennes. À l'entour, trois lacs d'un vert inconnu baignaient des forêts de sapins. Des glaciers et des pics fermaient l'horizon. Le soir, la diversité des plans multipliait la douceur des éclairages. Oublierons-nous jamais les promenades au bord du lac de Sils-Maria, quand l'après-midi finissait, à six heures ? Les mélèzes d'une si noire sérénité quand ils avoisinent la neige éblouissante tendaient vers l'eau bleu pâle, presque mauve, leurs branches d'un vert suave et brillant. Un soir l'heure nous fut particulièrement propice ; en quelques instants, le soleil baissant fit passer l'eau par toutes les voluptés. Tout à coup, nous vîmes un mouvement, nous venions de voir un petit papillon rose, puis deux, puis cinq, quitter les fleurs de notre rive et voltiger au-dessus du lac. Bientôt ils semblaient une impalpable poussière rose emportée, puis ils abordaient aux fleurs de l'autre rive, revenaient et doucement recommençaient l'aventureuse traversée, s'arrêtant parfois comme tentés au-dessus de ce lac précieusement nuancé alors comme une grande fleur qui se fane. C'en était trop et nos yeux s'emplissaient de larmes. Ces petits papillons, en traversant le lac, passaient et repassaient sur notre âme - sur notre âme toute tendue d'émotion devant tant de beautés, prête à vibrer -, passaient et repassaient comme un archet voluptueux. Le mouvement léger de leur vol n'effleurait pas les eaux, mais caressait nos yeux, nos cœurs, et à chaque coup de leurs petites ailes roses nous manquions de défaillir. Quand nous les aperçûmes qui revenaient de l'autre rive, décelant ainsi qu'ils jouaient librement, se promenaient sur les eaux, une harmonie délicieuse résonna pour nous ; eux cependant revenaient doucement avec mille détours capricieux qui varièrent l'harmonie primitive et dessinaient une mélodie d'une fantaisie enchanteresse. Notre âme devenue sonore écoutait en leur vol silencieux une musique de charme et de liberté et toutes les douces harmonies intenses du lac, des bois, du ciel et de notre propre vie l'accompagnaient avec une douceur magique qui nous fit fondre en larmes. […]


 

 [Les Plaisirs et les Jours est le premier ouvrage que Marcel Proust publia à l'âge de vingt-cinq ans. Il apparaît alors au monde littéraire plus dandy et dilettante qu'écrivain. Les grandes œuvres, Jean Santeuil, Contre Sainte-Beuve, et surtout À la Recherche du Temps Perdu et Le Temps Retrouvé sont encore à paraître, et là, le regard des literati de l'époque changera, quoique Gide ait refusé Du Côté de chez Swann, d'un inconnu, chez Gallimard, qu'il trouva mièvre et mondain, ce pour quoi il présentera, contraint et un tantinet ridicule, ses excuses. C'est À l'Ombre des Jeunes Filles en Fleurs qui fut, plus tard, honoré par le célèbre jury Goncourt. Cela dit, la page choisie montre bien qu'on a déjà affaire à un écrivain de génie, dont l'écriture brillante, poétique et raffinée fait entrer le lecteur dans un univers d'infinie beauté.]

    Commentaire

    Qui parle ici ? Qui est ce « nous » ? Nous ne le saurons jamais à la seule lecture de l'extrait choisi. Un narrateur, une narratrice peut-être, s'exprime au nom de deux amants. La fusion des cœurs semble achevée : la « bonne minute », comme l'appelait Robert Browning, a été saisie à temps. Il s'en fût fallu de si peu qu'elle s'échappât ! Mais non, un couple est là, s'offrant à nous, dans la plénitude d'une communion accomplie. Et le personnage principal peut faire son entrée ; c'est la nature, vue, bien sûr, à travers le prisme du narrateur. Vue seulement, car aucun son ne s'élève, aucune voix ne perfore le silence, sinon, mais de tête, celle que se donne à entendre le lecteur.

    Scène recomposée, comme toujours, par l'écriture, soignée jusqu'à l'extrême minutie, ordonnant les masses et les plans, d'un paysage    faisant un tableau, d'une envolée de quelques papillons une myriade impressionniste et, surtout, créant un écho d'harmonieuse résonance entre la belle vision et les cœurs sensibles, une pâmoison de volupté (mot répété deux fois), un orgasme extatique d'esthètes.

    Le paysage-tableau

    Un vaste panorama, grandiose, dont le narrateur choisit quelques éléments pour composer un tableau structuré, avec un cadre, un pourtour, un centre, nous voici transportés dans les Alpes, à la jonction de deux langues, de deux univers. Nous quittons la consonance allemande pour pénétrer avec bonheur dans la mélodie de syllabes italiennes : transition géographique et aussi métamorphose, surtout des couleurs et des mouvements qui, désormais, se font enchanteurs, magiques, voire ensorcelants.

    Le cadre, en effet, se réduit à quelques éléments, des glaciers et des pics, le pourtour aux mélèzes, et le centre à l'étendue des trois lacs, bientôt rendus à un seul, celui de Sils-Maria. Dominent ici non pas les formes mais les couleurs : l'éclatante blancheur de la neige et des glaciers, le noir des sapins et des mélèzes, le vert, le bleu, le mauve des eaux. Et chacune se pare d'une vertu : la sérénité noire côtoie le mystère et la suavité des verts, que découpe encore plus nettement l'éblouissement vertigineux du blanc. Puis intervient le soleil, ou plutôt son déclin, propice aux miroitements, aux vacillements, aux ombres portées. Sont réunis ici les ingrédients premiers du plaisir des âmes dociles et désirantes.

    Le mouvement  qui déplace les lignes

    Voici que le mouvement entre en scène, ce mouvement que détestait Baudelaire parce qu'il « déplace les lignes ». Ici, justement, c'est lui qui métamorphose le tableau. La promenade quasi immobile de contemplation va s'animer. Un enchaînement irrépressible se déclenche. Les premiers acteurs en sont les amants, dont la furtivité suffit à l'envol de… on ne sait pas très bien, cela n'a pas d'importance, quelques papillons, puis le miroitement des eaux réfléchissant ce qui est devenu « poussière », traînée de couleur jetée à la surface comme d'une palette magique. Le tableau, maintenant impressionniste, prend vie et le narrateur intervient pour lui conférer une âme. Les papillons se muent en vecteurs de tentation, de désir, de jeu. Alors s'effacent le lac, la forêt, le ciel et la terre, entrés dans leurs muets spectateurs. La fusion des êtres et des choses se fait totale. Désormais, représentation à la fois douloureuse de vibration et délicieuse de plaisir, l'âme unique des deux amants réunis devient réceptacle béant d'acceptation, corde étirée de sensibilité, résonance d'harmonie. Le texte pullule d'érotisme, traversée, va-et-vient de passages, tension, vibration, caresse, ludisme. Métamorphose du décor, des êtres, des sens : la vision se fait musique, le paysage orchestre, et ses instruments accompagnent en une douce, charmeuse et intense liberté, le solo de ce vol (« archet voluptueux ») dont le silence ardemment, puissamment, délicieusement, s'écoute.

    L'orgasme de préciosité esthétique

    Les mots abondent qui expriment le plaisir gradué de « toutes les voluptés ». Les yeux s'emplissent de larmes à tant, « trop » de beauté, les cœurs « manqu[ent] de défaillir », les âmes « fond[ent] en larmes ». Malgré la douceur du tableau, la légèreté impalpable des effleurements, on assiste à une montée en puissance du désir. La beauté extrême, l'abandon, l'acceptation se combinent en un capricieux détour jusqu'à un apogée de plaisir, une pâmoison de volupté. Certes, les corps sont absents, les êtres désincarnés, sans nom, sans visage, sans sexe même. Nous sommes en plein esthétisme, ce que souligne tout au long la préciosité du style, avec sa pléthore de « délicieuses », d '« enchanteresses » descriptions. Au fond, l'écriture est là, qui supplée à la réalité charnelle, crée l'atmosphère tentatrice, ajoute peut-être au délicieux supplice des âmes transportées.

    Conclusion

    On pourrait trouver tel texte à la fin du XVIIIe siècle ou au début du XIXe. Il se donne à lire comme, dirait-on, romantique à l'excès. D'ailleurs, il rappelle nommément « l'écho sonore » de Victor Hugo, né, lui, en 1802. Or, si Marcel Proust a longuement et « délicieusement » montré sa sensibilité dans le reste de son œuvre, nulle part ailleurs, cependant, n'apparaît-elle à ce point exacerbée. Si bien qu'on serait tenté de poser la question : et si tout cela était un pastiche de génie ? Proust excellait à ce genre et ne se privait pas d'y exercer son infini talent. N'épiloguons pas sur ce point : artifice ou non, la page gardera son mystère.