Les Rêveries du Promeneur Solitaire de Jean-Jacques Rousseau

« Seconde promenade », Lausanne, Éditions Rencontre, 1963, pp. 54-55

Commentaire de Robert Ferrieux, paru dans Plaisir d'écrire N° 27.

 […] Depuis quelques jours on avait achevé la vendange ; les promeneurs de la ville s’étaient déjà retirés ; les paysans aussi quittaient les champs jusqu’aux travaux d’hiver. La campagne encore verte et riante, mais défeuillée en partie et déjà presque déserte, offrait partout l’image de la solitude et des approches de l’hiver. Il résultait de son aspect un mélange d’impression douce et triste trop analogue à mon âge et à mon sort pour que je ne m’en fisse pas l’application. Je me voyais au déclin d’une vie innocente et infortunée, l’âme encore pleine de sentiments vivaces et l’esprit encore orné de quelques fleurs, mais déjà flétries par la tristesse et desséchées par les ennuis. Seul et délaissé, je sentais venir le froid des premières glaces, et mon imagination tarissante ne peuplait plus ma solitude d’êtres formés selon mon cœur. Je me disais en soupirant : qu’ai-je fait ici-bas ? J’étais fait pour vivre, et je meurs sans avoir vécu. Au moins cela n’a pas été ma faute, et je porterai à l’auteur de mon être, sinon l’offrande des bonnes œuvres qu’on ne m’a pas laissé faire, du moins un tribut de bonnes intentions frustrées, de sentiments sains mais rendus sans effet, et d’une patience à l’épreuve des mépris des hommes. Je m’attendrissais sur ces réflexions, je récapitulais les mouvements de mon âme dès ma jeunesse, et pendant mon âge mûr, et depuis qu’on m’a séquestré de la société des hommes, et durant la longue retraite dans laquelle je dois achever mes jours. Je revenais avec complaisance sur toutes les affections de mon cœur, sur ses attachements si tendres mais si aveugles, sur les idées moins tristes que consolantes dont mon esprit s’était nourri depuis quelques années, et je me préparais à les rappeler assez pour les décrire avec un plaisir presque égal à celui que j’avais pris à m’y livrer. Mon après-midi se passa dans ces paisibles méditations, et j’en revenais très content de ma journée, quand au fort de ma rêverie j’en fus tiré par l’événement qui me reste à raconter […].

  (« L’événement qui me reste à raconter » a son importance. Rousseau, renversé par un « gros chien danois », perdra conscience quelques instants, verra son sang « couler comme un ruisseau » mais, après l’aide de « trois ou quatre jeunes gens » et malgré ses foulures, hématomes, dents enfoncées et blessures, rejoindra son domicile.)

 

      Les Rêveries sont sa dernière œuvre, rédigées à Paris de 1776 à 1778, année de sa mort. Les faits relatés appartiennent donc à un passé récent. Ainsi, l’accident, bien que narrativement postérieur à la méditation, n’a pu que l’influencer, puisque survenu antérieurement à sa rédaction. Or il s’agit d’un événement traumatisant, dont le caractère désagréable (« dysphorique ») mine la prétendue sérénité affichée de bout en bout et qui, d’ailleurs, sera ouvertement rompue dans la dernière partie de la « Promenade ». Ainsi, ce texte, souvent décrit comme lucide, sincère et même apaisé, de réconciliation avec soi en quelque sorte, s’avère d’emblée très ambigu.

 

      La rhétorique de l’éloquence

 

      Certes, la fluidité limpide de l’écriture, typique de Rousseau, imprègne le passage. Les phrases s’enchaînent sans heurt, comme coulant de source, une promenade de mots ordinaires. En fait, ce naturel est le résultat d’un travail stylistique très poussé : équilibre des phrases, balancement harmonieux des masses, passage aisé d’une idée à l’autre. De plus, ce cheminement verbal est orienté vers un seul but : convaincre, le lecteur bien sûr, mais aussi et surtout, soi-même. Cette promenade s’avère donc être une véritable tentative apologétique.

    D’ailleurs, le mouvement général du texte est dominé par une amplification continue : au départ, les phrases sont courtes, voire sèches, puis, au fil de l’argumentation, trois longues périodes prennent le relais, l’une sous la forme d’un monologue intérieur cité (un « je » à l’intérieur d’un autre « je », truquage stylistique s’il en est, l’ensemble relevant de la première personne, destiné à créer une impression d’immédiateté), l’autre sous celle d’un prétendu retour sur le passé, nouvelle petite supercherie de composition, puisque le passé affleure partout dans l’ancrage mélancolique des impressions si angéliquement relatées : (« vie innocente et infortunée », « flétries par la tristesse et desséchées par les ennuis [les tourments] », etc.), la dernière, enfin, qui, renversant le processus dysphorique (cf. supra), amorce un horizon agréable (« euphorique ») relevant du plaisir, celui, trouble, du sentiment présent et celui, rédempteur, de l’écriture à venir.

     Ainsi, par un procédé relevant de l’éloquence, Rousseau imprime-t-il à son discours une véritable montée en puissance, prélude à, ou mise en scène de l’accident qui va suivre et dont le choc n’en apparaîtra que plus brutal et dramatique, et aussi évocation du malheur qui l’accable.

     À cette démarche s’ajoute une manipulation.

 

     La nature manipulée

 

     Nul ne conteste la sensibilité de Rousseau qui s’est raconté pleurant au bord de la route, son amour des paysages, rudes ou apaisés. La nature est présente dans toute son œuvre et Sainte-Beuve a eu raison d’écrire qu’il avait « mis du vert » dans la littérature.

     De fait, le début de cet extrait s’offre comme une belle description de campagne automnale. Quelques paragraphes plus haut, Rousseau date sa promenade du 24 octobre 1776, quand existaient encore de petits vignobles sur les hauteurs de Ménilmontant. La vendange symbolise, depuis les Bucoliques de Virgile, l’abondance, la plénitude, l’accomplissement. Telle n’est point l’interprétation de Rousseau qui accumule les notations négatives : l’achèvement de la récolte, donc la disparition du fruit, le départ des citadins et des paysans, donc la désertification, Partout dominent l’absence, le vide, le froid et même la glace, à peine et timidement corrigées par l’apposition furtive « encore verte et riante », elle-même aussitôt neutralisée par « défeuillée en partie et déjà presque déserte », que le chiasme adverbial (« en partie et déjà presque ») dénonce comme un ajout.

     Ainsi la nature est-elle présente, certes, mais les rôles se sont inversés : Rousseau déclare reconnaître à son aspect une correspondance avec son âme, alors que c’est son âme qui façonne le paysage à son image tourmentée.

 

   L’exacerbation du tourment

 

    L’homme qui se décrit, apparemment sans fard et même avec « complaisance », jusqu’à l’attendrissement (cf. avant-dernier paragraphe), dresse une sorte de bilan. Ce sera le dernier, semble-t-il, car il insiste à l’envi sur son « âge », sa « longue retraite » (il se trompe, hélas, sur le temps qui lui est imparti car il décèdera à peine deux ans plus tard). Et comme dans tout bilan, il présente deux colonnes, l’une positive, l’autre négative, de sa vie passée, reliée par un fil invisible à son présent, non celui de la promenade elle-même mais celui, précis, du moment où il écrit, puisque, comme on l’a vu, nous avons là un récit subtilement composé et non une série de notations spontanées.

     Première face du tableau, un faisceau de protestations axées sur le thème de l’innocence : pureté des fréquentations (celles des « êtres  formés selon [son] cœur », c’est-à-dire imaginaires, non-culpabilité (l’innocence en négatif), hautes actions ou intentions morales, ([ses] « bonnes œuvres » et [ses] « bonnes intentions »), code de santé morale régissant l’ardeur à vivre et à créer (« sentiments sains », « attachements si tendres », « j’étais fait pour vivre », patience, bref, le portrait d’un saint revendiquant une vie exemplaire depuis sa « jeunesse »  et [son] « âge mûr » jusqu’à aujourd’hui.

     Revers de la médaille, une gerbe d’accusations, dirigées non contre des individus mais la société, l’humanité, le destin. Une vie « infortunée », soit privée de « fortune », autrement dit du secours de la Providence, la solitude, non accidentelle mais provoquée (« seul et délaissé »), la stérilité des belles actions empêchées (« qu’on ne m’a pas laissé faire »), le « mépris des hommes », l’incarcération « la longue retraite dans laquelle je dois achever mes jours ».

     Ainsi le bilan s’avère-t-il doublement négatif, récapitulant, dans un premier mouvement, ce qui n’a pas été et aurait pu être, et stigmatisant dans le second les auteurs du complot responsable de cette douloureuse absence, de ce vide insupportable.

 

      La justification a posteriori

 

     Aucune allusion, ici, n’est faite aux événements réels de la vie. Rousseau s’est déjà absous dans les Confessions sur lesquelles il reviendra au cours de sa « Quatrième Promenade » pour se conférer un nouveau blanc-seing, et dans cette page, la chose paraît entendue. Victime innocente et incomprise, objet de toutes les persécutions, il clame sa vérité, celle du personnage qu’il s’est constitué au fil des ans et des publications. Personne et personnage, les deux se confondent et ne font plus qu’un, dépositaire d’une vertu que l’auteur s’est appropriée et qui alimente la fidélité envers soi qui, désormais, ne le quittera plus.

     En fait, outre le passage lénifiant des ans et la réconciliation avec soi, mieux, la revendication pressante de cette identité restaurée, Rousseau, peut-être à son insu, revient sur sa théorie de jeunesse et se l’applique à lui-même. Oui, l’homme qu’il était et qui demeure est né nimbé de bonté naturelle, et aurait pu être corrompu par la société, à l’instar de ses frères en humanité. Cependant, exception unique et exemplaire, il a su résister à la vague dévastatrice et il mourra dans l’innocence qui l’a vu naître.

   

     Conclusion

 

    Il s’agit-là d’une construction de l’esprit, mise en forme par la magie d’une écriture sublime de simplicité et de fraîcheur, si intimement assimilée par son auteur qu’elle fait corps avec son être et obscurcit désormais le clivage entre la vérité et le mensonge. Paradoxalement, le mensonge devient, ici, vérité, vérité de soi, fidélité de soi à soi. Le Jean-Jacques des Confessions avait écrit différemment, celui des Dialogues avait paru autre, le Rousseau des Rêveries représente le point ultime de cette évolution, somme de tous les portraits précédents et les dépassant tous, stylisation personnelle figeant la statue de noblesse bafouée pour l’éternité.